Lacan, à l’issue de la première séance du séminaire Le moment de conclure (séance du 15/11/1977), énonce ceci : « La vie n’est pas tragique, elle est comique et c’est pourtant assez curieux que Freud n’ait rien trouvé de mieux que de désigner du complexe d’OEdipe, c’est-à-dire d’une tragédie, ce dont il s’agissait dans l’affaire. On ne voit pas pourquoi Freud a désigné, alors qu’il pouvait prendre un chemin plus court, a désigné d’autre chose que d’une comédie ce à quoi il avait à faire, ce à quoi il avait à faire dans ce rapport qui lie le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel. Pour que l’Imaginaire s’exfolie, il n’y a qu’à le réduire au fantasme. L’important est que la science elle-même n’est qu’un fantasme et que l’idée d’un réveil soit à proprement parler impensable. »
En vérité, la vie n’est pas ou bien tragique ou bien comique ; elle n’est ni tragique ni comique mais bien les deux en même temps. D’où la bande moebienne pour schématiser la chose : d’un côté tragique et de l’autre comique, en opposition localement et en continuité globalement. (Se passer de la dialectique local-global est, pour le coup, tragique !)
Il ne s’agit pas de rejeter la science — comme on l’entend trop aujourd’hui : la science ne serait qu’idéologie ; c’est confondre valeur d’usage et valeur d’échange — mais de savoir jouer d’une dialectique (encore) entre science(s) prédicative(s) et science(s) imprédicative(s), et que, si le sujet de la science c’est le sujet de la psychanalyse, c’est en tant que celui-ci est forclos par celle-là.
Quant à « s’exfolie », comment ne pas entendre l’association de sexe et de folie ? Exfolier, gommer ; c’est qu’on peut y mettre la gomme pour effacer le(s) sexe(s) ! On n’en veut toujours rien savoir de la castration… d’où le réveil impensable.
De cette conclusion — aussi bien le séminaire Le moment de conclure que ce propos de Lacan qui clôt la première séance —, nous faisons un commencement en fondant une libre association pour la psychanalyse (lapp) dénommée LYSISTRATA (en référence à la comédie antique d’Aristophane).
« Libre association » fait référence et à l’idée de Marx quant au collectif, et à la pratique (et la théorie) fondée par Freud quant à l’individuel. Sans oublier cependant que, pour Lacan, d’associations il ne saurait y en avoir de libres puisqu’elles sont le produit des déterminismes, inconscient d’abord, socioéconomiques ensuite. Pour rappel, chez Freud le refoulement fait la répression, et non l’inverse.
Lysistrata, étymologiquement, est celle qui délie l’armée, celle qui dissout la guerre (encore le combat pour la dissolution, et non l’inverse — référence assumée à la Lysimaque de René Lew évidemment).
Mais surtout, celle qui met fin à la guerre par la grève du sexe. Nous ne renvoyons pas là tant à la règle d’abstinence (pourtant tant bafouée aujourd’hui par le capitalisme et les psychothérapies) qu’à la logique même de l’inconscient incluse dans cet énoncé. La grève renvoie au littoral. Le sexe renvoie au phallus (le signifiant phallique étant le signifiant qui organise la différence pour les deux sexes). La fin de la
guerre comme terme du conflit armé renvoie à la fin du conflit subjectif comme but, résons et en-je.
Autrement dit, pour nous, Lysistrata est celle qui, via la dialectique (séparation-union, liaison-déliaison) de la littoralité du phallus, permet la dit-solution des conflits subjectifs. (Hors de question ici de céder à la guerre des sexes ! Et encore moins à la querelle des sexualités…) Car c’est toujours au phallus comme Autre-sexe que chacun et chacune a à faire dans le rapport sexuel qu’il n’y a pas…
Nous savons bien qu’il n’y a pas à attendre des sciences prédicatives (et du capitalisme qui les gouverne) un réveil, pas plus qu’un éveil ne viendra des idéologies progressistes. C’est bel et bien à la psychanalyse, selon Lacan, que revient la fonction de réveil.
Nous ne prétendons pas innover mais bien nous montrer conséquent avec les textes, de Freud et de Lacan d’abord ; qu’on ne vienne pas nous jeter au visage : Sutor, ne supra crepidam ! Ce faisant, nous prétendons participer, avec d’autres, à restaurer le tranchant du discours psychanalytique, et non pas en rajouter à son émoussement sous couvert de progressisme. Le fonctionnement de la Lysistrata visera à s’épargner les effets des colles, de tribu et de tribunal. Nous ne prétendons pas non plus former — c’est en psychanalysant qu’on devient psychanalyste, à commencer de sa propre analyse ; le psychanalyste ne s’autorisant que de lui-même — mais participer à la formation que chacun et chacune se donne dans son devenir. C’est pourquoi la Lysistrata est une association de psychanalyse en extension.
Prise entre les flichiatres et les psychotéraputes, la psychanalyse est un métier de chien (sans même parler du devenir-déchet de l’analyste). Quelle drôle d’idée que de vouloir le devenir ! Reste en suspens la question de savoir si les trumains méritent le chien…
Le devenir psychanalyste (infini) ne va pas sans le devenir de la psychanalyse (fini), ce qui s’articule à l’analyste en intension (fini) et au non-analyste en extension (infini). Ce cheminement ne se fera pas sans faire toujours retour à Freud.
Jean-Charles Cordonnier,
Lille, juin 2025.
PS : ce texte de fondation pourra être remis en question tous les ans (auquel cas, avec à chaque fois accès aux différentes versions précédentes) car c’est en refondant qu’on avance, dixit René Lew.
