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Huitième Biennale de la psychanalyse à partir du travail de René Lew – Sur la construction des réels

Contact :

Jean Charles Cordonnier (Lille) : 06 64 71 72 80 et Osvaldo Cariola (Copenhague) : +45 21 27 61 81

Adresse :

Hôtel Mama Shelter - Atelier 4
97, Place St Hubert
59000 Lille

Tarif :

120€ (40€ pour les étudiants)

D’une biennale à l’autre — et avec celle-ci, nous en sommes à la huitième — une cohérence se dessine.

En 2019, à Berlin, la pulsion de mort fut redéfinie en termes de récursivité. La pulsion de mort, qui n’est pas la mort, ne saurait plus être confondue avec la pulsion de destruction ; pulsion de mort que nous pouvons nommer pulsion de déconstruction, à condition de ne pas la confondre avec la dé(con)struction proprement dite, qui, elle, a à voir avec la pulsion de destruction. En se penchant sans crainte sur l’épistémologie, nous trouvons derrière le concept de déconstruction, qui n’est pas neuf mais d’une certaine actualité, la version heideggerienne de l’Abbau : c’est là dire un choix politique — choix qui n’est pas le nôtre ! (Cf. Jean-Pierre Faye : Lettre sur Derrida, sous-titré Combat au-dessus du vide, 2013.)

Je précise que René Lew, quant à lui, traduit Abbau par démontage ou démantelage, et ceci en cohérence avec son introduction de la récursivité en psychanalyse. À l’Abbau, il convient d’opposer l’Aufbau, tel que le R. Carnap de 1928, le « premier Carnap » comme on s’exprime dans le discours universitaire, en parle pour La construction logique du monde (éd. Vrin). Il conviendrait, au regard de ce que nous cherchons à défendre dans cette rencontre, de parler des constructions logiques des mondes.

En 2022 ensuite, à Marseille, fut rappelé ce point fondamental de la psychanalyse : la concomitance de la théorie et de la pratique — énigme de la primauté de l’œuf ou de la poule dont la réponse est : le coq, soit la fonction paternelle ou fonction phallique. Pour schématiser : l’éthique de la psychanalyse est la praxis de sa théorie (Lacan) quand, dans le même temps, la politique de la psychanalyse est sa pratique. Les concepts (et leurs schématismes) sont des constructions qui appellent la théorie et la pratique à l’existence, pour s’en soutenir comme fondement et comme conséquence. On ne retrouve pas simplement les concepts dans les ruines et les restes de théories qui s’effondrent au profit d’autres plus avancées. Il s’agit de penser la psychanalyse non pas comme une archéologie (des idées), ni comme une généalogie (des savoirs), mais comme une épistémologie de la signifiance (soit l’étude critique de la construction logique de ce qui échappe et précisément ce qui échappe dans ce qui s’en trouve produit). Découvrir (ou retrouver) vs construire, voilà un enjeu de cette rencontre, car trop de psychanalystes, notamment, pensent que le réel se découvre, se dévoile comme étant l’assurance d’une vérité.

En 2024 enfin, à Arles, fut posée la question de la scientificité de la psychanalyse. L’apport de René Lew permet de soutenir que la psychanalyse est une science imprédicative (comme le sont l’économie politique, la biologie relationnelle et la physique quantique, tout comme l’économie littérale de la jouissance). La psychanalyse ne s’entend pas platement comme science humaine mais comme science imprédicative de l’objet qui manque structurellement à l’humanité (que ce soit localement comme individu ou globalement comme espèce). C’est donc une science de la jouissance (et je rappelle que, chez René Lew, jouissance équivaut à existence). Il en va donc de l’étude signifiante des modes de construction et d’organisation de la jouissance (ou de l’existence) pour chacun et chacune.

C’est donc en toute logique, après la pulsion de mort redéfinie en termes de récursivité, après la construction concomitante de la théorie et de la pratique en psychanalyse, après avoir spécifié la psychanalyse comme science imprédicative, que nous en arrivons à interroger le réel, à commencer par cette remise en question du singulier : le réel (que Lacan, certes, nommait ainsi à son séminaire, notamment pour la raison qu’il y parlait en position d’analysant). Donc les réels, les constructions des réels, les modes signifiants de construction des réels : car c’est depuis une position signifiante que le sujet de l’inconscient produit une réalité, construit un réel. Et il convient, bien sûr, de ne pas confondre réel et réalité. De même qu’il convient de ne jamais tenir pour univoque un terme : ainsi, la réalité se donne chez Freud en terme de das Reale, die Wirklichkeit, die psychische Realität. Entre autres apports, René Lew nous a appris à tirer chaque concept aux quatre coins de la structure signifiante (selon un schématisme limité à sa quadricité).

C’est depuis une certaine anarchie que les choses s’entendent : un fondement qui se fonde — pardon pour la redondance — sur l’absence de fondement ; un principe d’absence de principe. De même encore qu’il ne faut pas confondre la réalité (qui est le produit après-coup de l’expérience subjective) avec le principe de réalité (que Lacan tient pour équivalent du fantasme, lequel soutient le sujet par rapport à l’objet a ou objet cause du désir (réel) et par rapport à l’objet désiré (réalité)). Il n’y a donc pas à confondre le réalisme et ce que Lacan nomme le réelalisme. Le psychanalyste est réelaliste ; il est conséquent avec un réel comme impossible. Qu’est-ce à dire ? Il n’y a pas de réel sans sujet ; il n’y a pas de réel hors langage.

Le langage est la condition de l’inconscient (et non l’inverse) et l’inconscient est la condition de la linguistique. En linguistique, cependant, les signifiants sont prédicatifs ; Lacan préférera alors parler de linguisterie. L’hypothèse de l’inconscient, auquel on n’accède jamais que par ce qu’il produit, peut-elle être considérée elle-même comme une construction d’un réel ? Il convient de nouer de manière borroméenne les registres dans lesquels s’inscrit le concept d’inconscient : réel puisqu’on n’y accède pas directement, symbolique puisque conditionné par le langage, imaginaire puisqu’il nous faut le schématiser (et en particulier le figurer : Darstellbarkeit de Freud pour l’« interpréter »).

Cependant, considérer que les réels se construisent ne suffit pas à en assurer l’imprédicativité. Ainsi sommes-nous pris entre l’autodéterminisme performatif d’une part (où un moi autonome et transparent à lui-même nie le déterminisme inconscient) et le réalisme spéculatif d’autre part (qui postule l’être du réel hors sujet et hors langage — à ne pas confondre cependant avec la métaphysique réaliste), soit deux facticités au sens de Lacan. Mais ceci ne vaut que tant qu’on soutient un principe d’autoréférence en place d’argument transcendantal.

Revenons justement au réel chez Lacan. En 1953, lorsqu’il donne la conférence « Le symbolique, l’imaginaire et le réel », un tournant s’annonce. Depuis un repérage universitaire de son enseignement d’analysant, il est possible de dire qu’il a passé deux décennies déjà à parler de l’imaginaire, et que depuis 1945 au moins il parle du symbolique (avec une référence explicite à Lefficacité symbolique de Claude Lévi-Strauss, où il est question notamment d’une dialectique local-global dans la distinction du psychanalyste et du chaman), mais en des termes convenus (notamment ceux de la psychologie phénoménologique ou ceux de l’anthropologie). L’introduction du réel se fait d’abord en creux : ni symbolique, ni imaginaire. Cerner cette dimension du réel en psychanalyse deviendra dès lors incontournable. Le réel devient une catégorie logique, indissociable du nouage borroméen. Si d’abord, dans son enseignement ― un enseignement d’analysant, répétons-le ―, Lacan fait porter l’attention sur l’imaginaire (ISR, pour le dire de manière chronologique), ensuite le symbolique est comme au poste de commandement face à l’imaginaire, avec le réel en reste (SIR, soit le dé-SIR), pour enfin à partir des années 70 faire porter l’accent sur le réel dont l’organisation borroméenne donne un mode d’espace de plongement du sujet de l’inconscient (RSI, hérésie cependant : d’imaginer le réel comme d’avant le symbolique).

Ce mouvement de complexification croissante de la catégorie du réel (que l’on ne réduira pas à une simple polysémie afin d’en garder l’équivoque) ne va pas sans d’importantes avancées conceptuelles, théoriques et pratiques, dont nous devons laisser ici l’abord en souffrance. Mais insistons sur l’émergence en 1957 de Linstance de la lettre comme point d’inflexion : elle introduit une démarcation par rapport au signifiant linguistique et aussi une distance par rapport à un certain structuralisme. Dès lors la problématique du réel du signifiant devient celle de la signifiance comme impliquant un réel en étant elle-même réelle.

Cette catégorisation du réel comme logique se fait toujours plus insistante, puisque Lacan, de vive voix, appelle les analystes à définir depuis cette base la logique du signifiant (des signifiants conviendrait mieux, et dès lors : la logique de la signifiance). En définissant le réel comme catégorie logique, la psychanalyse n’est pas tant science du symbolique que science du réel.

Linstance de la lettre nous pose la question du nouage entre réel et écriture. Si pour René Lew le nœud borroméen n’est pas une écriture, la question reste ouverte quant à la valeur de ce nouage…

Un énoncé de Lacan s’est transformé en cette formule-slogan de J.-A. Miller : le réel, c’est quand on se cogne. Cela donne l’idée d’un réel déjà là auquel n’importe qui, peu importe qui, se heurte. La phrase de Lacan, lors de sa conférence au M.I.T. le 2 décembre 1975, est en vérité celle-ci : « Il n’y a pas d’autre définition possible du réel que : c’est l’impossible ; quand quelque chose se trouve caractérisé de l’impossible, c’est là seulement le réel ; quand on se cogne, le réel, c’est l’impossible à pénétrer. » (Cf.Scilicet n°6/7, p. 55-56) Donc, à l’envers du réel déjà là sur lequel on ne peut que buter, Lacan donne à entendre que c’est depuis une position signifiante que le sujet construit un réel comme impossible, autrement dit construit un réel comme impénétrable, autrement dit encore un réel comme ce dont le sujet ne peut pas jouir. Peut-être se déduit-il là une relation entre L/ e réel et L/ a femme : une telle construction d’un réel par le sujet, comme ce dont on ne peut pas jouir directement (ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, soit le non-rapport sexuel), lui assure, en conséquence, l’accès à la position dite féminine — ou encore à la jouissance dite « pas-toute » (pas-toute phallique) : soit une jouissance finie, contrairement à ce qui se dit très largement en psychanalyse depuis une lecture erronée de Lacan et/ou une transcription fautive des séminaires (il faut lire l’édition de Michel Roussan, notamment et surtout la première séance du séminaire Encore). Une jouissance finie (et non infinie donc, d’où le nom de « pas-toute » (!) qui témoigne d’une limite), une jouissance conséquente — et « les conséquences », car « de notre position de sujet, nous sommes toujours responsables » (Lacan, Écrits, p. 858), sont aussi un nom de « construction d’un réel » dans la psychopathologie de la vie quotidienne —, une jouissance conséquente avec la castration et qui ne saurait alors rejoindre jamais les noirs desseins de la jouissance de l’Autre.

Si le réel c’est l’impossible (impossible dans les catégories ontiques ; interdit dans les catégories déontiques — et nous laissons en suspens les impossibles de l’analyse cantorienne qu’il y aurait à articuler au nouage RSI et à placer, sinon aux quatre coins de la structure signifiante, du moins entre ces postes de structure : inconsistance, incomplétude, indémontrabilité, indécidabilité), il convient cependant ne pas considérer l’impossible comme le simple envers du possible. L’impossible — qui ne s’oppose donc pas au possible — est une fonction productive et non pas un négativisme. L’impossible du rapport sexuel (comme écriture) nous amène à l’amur, soit ce mur qu’est l’objet a entre moi et l’autre aimé et/ou désiré. Là où il y a un désir, il y a une voie, et cette voie passe entre les murailles des impossibles. Quand Lacan dit qu’il parle aux murs (séminaire du 6 janvier 1972), il ne s’agit pas d’une nostalgie de sa jeunesse étudiante mais d’insister sur la fonction de la castration (qui se supporte de la fonction Père) laquelle conditionne la construction des réels.

De quoi réel est-il le nom ? Il y a là une récursivité entre construction et déconstruction. L’imprédicativité qui s’en déduit ne peut opérer qu’en acte. La construction des réels n’est pas le fruit d’une volonté consciente ; le sujet de l’inconscient, depuis sa position signifiante, produit une consistance là où le sens échoue.

Les intervenantes et intervenants sont invité.e.s à se positionner quant à la construction des réels. Il ne s’agit pas tant de définir le réel ni de démontrer des connaissances, que de se mettre au service du discours psychanalytique en défendant des thèses, des lignes directrices. C’est à cela que renvoient les enjeux de cette Biennale.

Jean-Charles Cordonnier
après discussion avec Osvaldo Cariola
et relecture par René Lew

mai 2025